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Discours du 27 mars 2012

Allocution du 27 mars 2012

Marc LAFFINEUR, Secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Défense Et des Anciens combattants

Cérémonie commémorant le départ du premier convoi de déportés vers les camps de la mort
Drancy ― 27 mars 2012– Seul le prononcé fait foi –


Monsieur le préfet [Christian LAMBERT]
Monsieur le député-maire [Jean-Christophe LAGARDE]
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et messieurs les présidents de fondations et d’associations,
Mesdames et messieurs,
Le 27 mars 1942 partait des camps de Drancy et de Compiègne le premier convoi pour Auschwitz. C’était il y a 70 ans, jour pour jour. C’était il y a 70 ans et la plaie ne s’est jamais refermée. Le destin cruel de ces 1112 Juifs, précipités par une main française vers une mort quasi-certaine, hantera toujours notre mémoire collective.


Cela faisait longtemps déjà que la compromission des autorités pétainistes avait atteint un point de non-retour. Ce 27 mars 1942, elle franchissait une étape supplémentaire dans le reniement des valeurs que notre pays avait fait siennes. Ce jour-là, elle scellait l’engagement de l’Etat français dans une entreprise de mort et de destruction qui faillit perdre l’humanité tout à fait.
Le tristement célèbre convoi du 27 mars 1942 fut en effet suivi de 62 autres ; 63 convois au total qui conduisirent inéluctablement vers Auschwitz, vers Sobibor, vers Kaunas et Tallin des hommes, des femmes et des enfants, innocents. Les 76.000 déportés du sol français avaient pour seul tort, aux yeux de leurs bourreaux, d’être Juifs.
Parce qu’une idéologie barbare et génocidaire les avaient pris pour cibles, ils furent arrêtés, internés, déportés et exterminés avec la complicité de la France, par la voie de ceux qui avaient pourtant vocation à les protéger. Aussi les mots si justes du Président CHIRAC n’en finiront-ils jamais de résonner : en ces années sombres, à Drancy comme au Vel d’Hiv, « la France a commis l’irréparable ».
En écrivant les pages tragiques du camp de Drancy, la France bafouait l’idéal républicain, elle tirait un trait sur son histoire : une histoire construite au prix du sang, une histoire traversée par l’apprentissage patient et ambitieux de l’égalité entre les Hommes, une histoire qui avait fait de la tolérance plus qu’un symbole, une espérance.

Cette espérance était partagée par tous les Juifs de France, dont beaucoup avaient trouvé dans notre pays une heureuse protection contre les persécutions longtemps subies. Mais cette espérance fut foulée au pied par la sinistre défaite de juin 1940, qui de compromis en compromissions réduisit à néant la longue et douloureuse conquête de la liberté, de l’égalité, de la fraternité.
Ils avaient été frères, ils étaient devenus ennemis : les parents du gendarme et du Juif de Drancy avaient, peut-être, combattu côte-à-côte dans ces boyaux de sang où les poilus, quelle que fût leur origine, quelle que fût leur religion, puisèrent la force de libérer la France. Du 27 mars 1942 au 17 août 1944, date du dernier départ pour les camps de la mort, Drancy trahit cette fraternité héritée. Et la France entière fut entraînée dans des abîmes pires encore que ceux de la Grande Guerre.
Certains, néanmoins, avaient conservé le sens de la dignité quand les valeurs de notre pays étaient quotidiennement bafouées. Ils ne pouvaient prêter leur main complice à la mise en oeuvre de la Solution finale, ils ne pouvaient abdiquer ainsi leur honneur et leur humanité. Ce furent les Justes, Justes parmi les Nations auxquels nous devons que l’espérance ne se soit pas éteinte tout à fait.
Souvenons-nous du gendarme Camille MATHIEU, en poste au camp de Drancy. Il prit tous les risques parce qu’il ne pouvait se satisfaire de l’indifférence généralisée face aux traitements infligés à ses semblables, prisonniers du camp de Drancy. Il devint un héros alors qu’il ne faisait, pensait-il, que son devoir : il vint en aide aux détenus avec l’appui de son épouse, leur faisant passer des médicaments, facilitant leur évasion. Il en accueillit même certains dans sa ferme familiale afin de les protéger de la traque des autorités allemandes et pétainistes.
Le gendarme Camille MATHIEU, en multipliant ces actes discrets, risqua sa vie maintes fois. Il la risqua avec simplicité et avec humilité, il ne demandait rien en retour car il n’y allait à ses yeux que du geste d’un homme envers un autre homme. Parce qu’il avait désobéi aux ordres pour ne pas trahir les valeurs auxquelles il croyait par-dessus tout, il fut révoqué en 1943. Et parce que la désobéissance était devenue la seule façon d’honorer le pays qu’il avait servi, il s’engagea dans la résistance.
Aujourd’hui que nous commémorons le départ du premier convoi de déportés de Drancy, l’exemple du gendarme Camille MATHIEU doit être notre exigence. Aujourd’hui plus que jamais en effet, nous devons en appeler à notre humanité pour combattre tout sentiment et tout acte antisémites et racistes. Notre vigilance doit être sans faille, et notre intransigeance absolue.

Il y va de nos valeurs, ces valeurs que la France a recouvrées au prix des sacrifices les plus élevés, ces valeurs dont nous n’aurons de cesse de défendre la portée universelle. Si 70 ans ont passé, elles n’en demeurent pas moins menacées par tous ceux qui n’aspirent qu’à semer la violence et la haine. Et ils sont nombreux, hélas, à se faire les chantres sacrificiels d’idéologies barbares, qui ne visent qu’à la négation de l’autre.
Avec l’assassinat de sept de nos compatriotes, nous en avons fait ces jours derniers l’expérience tragique. En s’attaquant, avec une cruauté inouïe, aux enfants et aux soldats de la République, Mohamed MERAH visait chacun d’entre nous. Il s’est fait l’ennemi du respect et de la tolérance qui sont le sel de la Nation. Et il a touché le coeur de tous ceux qui se réclament de la liberté, de l’égalité, de la fraternité.
Aujourd’hui, c’est la France rassemblée qui dit son refus catégorique de la violence et de la haine. Notre engagement à ne jamais tolérer l’antisémitisme et le racisme est plus déterminé que jamais. Il puise sa force dans notre douleur, il trouve ses racines dans notre histoire.
Aussi le devoir de mémoire conserve-t-il tout son sens. Nous n’aurons de cesse de tirer les enseignements du passé, nous n’aurons de cesse de réfléchir à cette plaie du siècle dernier qui nous rappelle combien l’humanité peut être fragile quand elle baisse la garde. C’est le premier respect que nous devons à toutes les victimes de la Shoah, à tous les martyrs de la barbarie nazie qui faillit perdre l’Europe et le monde. C’est aussi le premier respect que nous devons à nos enfants, pour que les générations de demain héritent à leur tour de la paix que nos parents conquirent au prix de tant de souffrances.


Le devoir de mémoire que nous honorons aujourd’hui est plus qu’un hommage que nous rendons aux morts innombrables d’un génocide auquel la France a sa part de responsabilité. Il est résolument tourné vers l’avenir, l’avenir de la France, l’avenir de l’Europe, l’avenir d’une humanité forte de valeurs partagées.
En 70 ans, nous avons déjà parcouru un long chemin et l’amitié franco-allemande, la construction européenne en sont les symboles forts. Mais nul ne saurait s’en contenter, nul ne saurait y voir des acquis définitifs. Les conquêtes de la seconde moitié du XXème siècle ne doivent leur pérennité qu’à la conscience que nous avons de leur fragilité. A nous d’oeuvrer ensemble pour qu’elles demeurent et prospèrent, à nous de ne jamais manquer à notre devoir de faire vivre la mémoire.


Je vous remercie.



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